Analyses de films
Papier à en-tête de Manderley
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Le domaine que la maîtresse de maison n'a jamais fini de quitter — même en cendres, son monogramme tient lieu de signature.

Rebecca

À Manderley, la première Mrs de Winter n'apparaît jamais à l'écran — il a suffi que le Code de censure hollywoodien change un meurtre en accident pour que son fantôme, lui, ne quitte jamais la maison.

Affiche du film Rebecca
Réalisation
Alfred Hitchcock
Scénario
Robert E. Sherwood, Joan Harrison, d'après Daphne du Maurier
Année
1940
Durée
130 minutes
Production
David O. Selznick (Selznick International)
Photographie
George Barnes
Musique
Franz Waxman
Montage
Hal C. Kern, James E. Newcom
Provenance. Analyse produite par IAGen Claude d'Anthropic — Claude Sonnet 5, session supervisée — film choisi par le greffe (mandat du 30/07/2026, restriction anti-cycle d'AH) — publiée le 30 juillet 2026.
R2 — Critique nouvelle Analyse faite par IAGen Claude d'Anthropic (Claude Sonnet 5, session supervisée, supervision humaine). Publiée le 30 juillet 2026
Feuillet nº 01

Fiche technique — état civil du film

Rebecca est un film américain réalisé par Alfred Hitchcock, adapté du roman éponyme de Daphne du Maurier (1938) par Robert E. Sherwood et Joan Harrison, d'après une adaptation de Philip MacDonald et Michael Hogan[1]. Produit par David O. Selznick pour Selznick International Pictures et distribué par United Artists, c'est le premier film américain de Hitchcock et le premier tourné sous contrat avec Selznick, qui avait acquis les droits du roman pour 50 000 $ — la somme exacte payée pour Autant en emporte le vent[1].

Tourné du 8 septembre au 20 novembre 1939 (63 jours, contre 36 prévus), le film sort en avant-première à Miami le 21 mars 1940 puis en salles aux États-Unis le 12 avril 1940, pour une durée de 130 minutes[1]. La photographie est signée George Barnes, le montage Hal C. Kern et James E. Newcom, la musique Franz Waxman, les décors Lyle R. Wheeler[1]. Le film réunit Laurence Olivier (Maxim de Winter), Joan Fontaine (la seconde Mrs de Winter), Judith Anderson (Mrs Danvers), George Sanders (Jack Favell), Gladys Cooper, C. Aubrey Smith, Reginald Denny et Florence Bates[1].

Sur onze nominations aux Oscars, le film n'en remporte que deux — meilleur film (Selznick devient ainsi le premier producteur à enchaîner deux victoires consécutives, après Autant en emporte le vent) et meilleure photographie noir et blanc (Barnes)[1]. Fait resté isolé : Rebecca demeure le seul film sacré meilleur film depuis 1936 à n'avoir reçu aucun Oscar d'interprétation, de réalisation ou de scénario[1].

Feuillet nº 02

Synopsis — relation des faits

À Monte-Carlo, une jeune demoiselle de compagnie sans nom, employée par l'acariâtre Mrs Van Hopper, rencontre le veuf Maxim de Winter ; un mariage précipité l'installe à Manderley, le domaine ancestral de Maxim en Cornouailles[1]. Mais la gouvernante Mrs Danvers, dévouée corps et âme à la mémoire de Rebecca, la première Mrs de Winter, tourmente la nouvelle venue de rappels constants de la beauté et de l'élégance de sa devancière[1]. Convaincue que Maxim aime encore Rebecca, la jeune épouse choisit sans le savoir, pour un bal costumé, la robe même que portait Rebecca à son dernier bal — provoquant chez Maxim un désarroi qu'elle ne s'explique pas[1]. Quand un naufrage au large de Manderley fait remonter des eaux le bateau englouti de Rebecca, et son corps, tout ce que la jeune épouse croyait savoir de son mari commence à vaciller[1].

La suite — l'aveu de Maxim, l'enquête, le sort de Mrs Danvers et de Manderley — n'est volontairement pas détaillée ici.

Feuillet nº 03

Contexte de production — genèse et tractations

Hitchcock découvre le roman dès 1938, sur épreuves, en tournant La Taverne de la Jamaïque — sans les moyens d'en acheter lui-même les droits ; Selznick s'en charge[1]. L'écriture du scénario devient un bras de fer sur la fidélité au roman : Selznick rejette le premier traitement de 45 pages de Hitchcock, jugé trop éloigné du livre, et le cinéaste retravaille avec sa femme Alma Reville, son assistante Joan Harrison et le scénariste Michael Hogan, avant que Selznick n'engage Robert Sherwood pour la version finale[1]. Le scénariste Charles Bennett jugera plus tard que le script définitif est « pour quatre-vingt-dix pour cent le travail de Michael Hogan, bien que Joan en ait récrit certains passages ; Sherwood, le plus connu et donc le plus crédité, y a très peu contribué, à la fin »[1]. Selznick tenait à ce que le film respecte, selon ses mots, « les petites choses féminines qui sont si reconnaissables » — une stratégie éditoriale qui, selon la critique Alison Light, masque en réalité un point de vue nettement plus masculin que ne le laisse croire cette intention affichée[3].

Le casting du rôle de Maxim s'annonce difficile : Ronald Colman refuse, redoutant un film « à vedette féminine » et gêné par « l'angle du meurtre » du roman[1] ; Melvyn Douglas, Walter Pidgeon, Leslie Howard et William Powell sont envisagés avant que le choix ne se porte sur Laurence Olivier[1]. Le rôle de la seconde Mrs de Winter fait l'objet d'un casting disputé entre pas moins de cent vingt-six actrices[1] : Selznick soutient Nova Pilbeam, que Hitchcock avait déjà dirigée dans Jeune et innocent, mais le cinéaste la juge « conforme au livre » sans convenir à sa propre vision du film[1] ; Laurence Olivier plaide en vain pour sa compagne Vivien Leigh[1] ; Joan Fontaine n'est finalement annoncée que trois jours avant le début du tournage[1]. Pour Mrs Danvers, l'actrice australienne Judith Anderson, suggérée par la directrice de casting Kay Brown, exige un bout d'essai personnellement dirigé par Hitchcock avant d'accepter[1].

Le tournage, du 8 septembre au 20 novembre 1939, dépasse largement le calendrier et le budget prévus, et coïncide avec l'entrée en guerre du Royaume-Uni — les comédiens britanniques craignant alors pour leurs proches restés à Londres[1]. Le chef opérateur d'abord pressenti, Harry Stradling, se retire après une expérience éprouvante avec Selznick sur Intermezzo ; Selznick voulait Gregg Toland, mais engage finalement George Barnes, le mentor de ce dernier[1]. Hitchcock tourne en montant « dans la caméra » pour limiter le contrôle de Selznick en post-production — en vain : Selznick remonte abondamment le film, supervise le placement de la partition de Waxman et ordonne reprises et retournages après une projection-test du 26 décembre 1939[1].

Avant même l'achat des droits, Selznick soumet le synopsis du roman au bureau du Code de production dirigé par Joseph Breen, qui condamne le dénouement du livre — Maxim y avoue avoir abattu Rebecca — comme « justifiant et cautionnant apparemment un meurtre »[1]. Breen soulève trois objections : le récit « d'un meurtrier autorisé à s'en tirer indemne » ; « l'inférence tout à fait inéluctable d'une perversion sexuelle » ; et les références répétées à la liaison illégitime entre Favell et la première Mrs de Winter[1]. Pour la première objection, Breen exige que la mort de Rebecca devienne accidentelle — solution proposée par Hitchcock lui-même lors d'une réunion au restaurant Victor Hugo[1].

« Toute l'histoire de Rebecca est celle d'un homme qui a assassiné sa femme, et la voilà devenue l'histoire d'un homme qui a enterré une femme tuée accidentellement ! »

David O. Selznick, producteur, sur l'exigence du Code de production[1]

Sur la « perversion sexuelle », Breen vise la manière dont Mrs Danvers décrit le corps de Rebecca et manipule ses vêtements, en particulier sa chemise de nuit, exigeant qu'« il ne subsiste aucune suggestion » d'une relation perverse entre Danvers et Rebecca[1] ; l'universitaire David Boyd notera pourtant que cette attirance reste, dans le film tel qu'il sort, « d'une clarté inéluctable pour tout spectateur qui n'est pas des plus innocents »[1]. Judith Anderson niera avoir cherché à jouer une lesbienne : « nous ne pensions pas à ce genre de choses, à l'époque »[2] ; dans le documentaire The Celluloid Closet (1996), la scénariste Susie Bright avancera au contraire que Mrs Danvers « a pu nourrir des sentiments amoureux et sexuels » pour Rebecca, citant précisément cette scène de la chemise de nuit comme indice[2].

Feuillet nº 04

Structure narrative — l'écriture du souvenir

Le film s'ouvre sur la voix de la narratrice, jamais nommée : « Cette nuit, j'ai rêvé que je retournais à Manderley » — une ligne d'ouverture qui installe d'emblée une nostalgie mélancolique pour « un passé révolu, à jamais hors de portée », le refrain final (« nous ne pourrons plus jamais retourner à Manderley ») refermant symétriquement le cadre[6]. De ce rêve, le récit bascule en un long flash-back qui commence à Monte-Carlo, où la narratrice rencontre Maxim[1].

La construction repose sur des doublements systématiques : deux Mrs de Winter, l'une morte et l'autre vivante ; deux Manderley, celui d'avant et celui d'après ; une aile est et une aile ouest du domaine, associées respectivement à la vie qui continue et à la mémoire qu'on préserve intacte[6]. Le procédé le plus frappant survient lors de l'aveu de Maxim : comme il raconte les mouvements de Rebecca ce soir-là — « elle s'est levée… et a commencé à marcher vers moi » —, la caméra suit ce trajet resté vide à l'écran, faisant physiquement « sentir » au spectateur l'irruption du passé dans le présent, sans jamais montrer la femme dont il parle[6].

Feuillet nº 05

Mise en scène et procédés techniques — l'écriture de la lumière

George Barnes construit une image en clair-obscur marqué, valant au film son unique Oscar technique[1] ; Hitchcock s'en sert pour laisser deviner la présence de Rebecca sans jamais la montrer, ainsi que le procédé de caméra relevé au feuillet précédent le confirme[6]. Franz Waxman, qui compose simultanément la partition de Indiscrétions, considérera pourtant celle de Rebecca comme la commande la plus exigeante de sa carrière et comme sa meilleure musique de film[8].

L'embrasement final de Manderley referme le film sur une image délibérément privée de chaleur : la critique Phoebe Chen relève que ses flammes, contrairement aux flammes orangées d'Autant en emporte le vent, paraissent « presque surnaturelles de clarté », des « flammes sans couleur » — une froideur visuelle assortie à l'atmosphère gothique du film, où « les pièces caverneuses d'une maison hantée ne peuvent de toute façon se réchauffer que jusqu'à un certain point »[4]. Mrs Danvers elle-même, écrit Chen, « titube devant les hautes fenêtres de l'aile ouest, engloutie par le feu qu'elle a elle-même allumé »[4].

Feuillet nº 06

Personnages principaux — état des lieux

Maxim de Winter Laurence Olivier

Veuf hanté par un secret que le Code de production a réécrit de l'extérieur : le film en fait une victime des manipulations de Rebecca, quand le roman lui prêtait une capacité assumée à la violence[5].

La seconde Mrs de Winter Joan Fontaine

Jamais nommée, de bout en bout du film ; jeune demoiselle de compagnie devenue maîtresse d'un domaine où tout, jusqu'à son propre nom de mariage, appartient déjà à sa devancière[1][5].

Mrs Danvers Judith Anderson

Gouvernante vouée corps et âme à Rebecca, dont elle conserve la chambre intacte ; nommée à l'Oscar du meilleur second rôle féminin, elle devient un archétype de l'antagoniste de cinéma, classée par l'AFI parmi ses cent plus grands « vilains »[1][2].

Jack Favell George Sanders

Cousin et amant de Rebecca ; sa tentative de chantage, une fois le corps de Rebecca remonté des eaux, relance l'enquête sur les circonstances réelles de sa mort[1].

Rebecca jamais à l'écran

La vraie protagoniste absente du film : jamais montrée, entièrement construite par les objets qu'elle a laissés — monogramme, écriture, robe — et par le souvenir qu'en gardent tous les autres personnages[1][6].

Feuillet nº 07

Thèmes — quatre pièces du dossier

Une hantise sans fantôme

Rebecca n'apparaît jamais physiquement à l'écran ; sa présence se fait sentir par les objets qu'elle a laissés — monogramme, écriture, vêtements — et par un mouvement de caméra qui épouse ses déplacements passés sans jamais la montrer, ainsi que le confirme la scène de l'aveu de Maxim[6].

Le nom volé

La narratrice n'est jamais nommée de tout le film ; elle hérite d'un nom de mariage déjà chargé du souvenir de sa devancière, et se voit peu à peu convaincue de sa propre insignifiance par le charme de Maxim et les manipulations de Mrs Danvers — une dynamique qu'on nommerait aujourd'hui « gaslighting »[5].

La demeure complice

Manderley, personnage à part entière, dissimule puis expose les secrets du couple ; sa destruction finale par le feu, une fois le corps de Rebecca déjà rendu par la mer, la « tue » symboliquement une seconde fois — noyée, puis brûlée[4].

Une morale réécrite par la censure

Le déplacement du meurtre vers l'accident, imposé par le Code de production, ne modifie pas qu'un fait de scénario : il déplace toute l'architecture morale du récit. Le roman « pose les fondations de la capacité de Maxim à la violence » ; le film, lui, « le place, comme la narratrice, en victime des manipulations cruelles de Rebecca »[5].

Feuillet nº 08

Réception critique et postérité — revue de presse

L'accueil contemporain est enthousiaste : Frank S. Nugent, dans le New York Times, salue « un film tout à fait brillant, hanté, plein de suspense, élégant et joué avec élégance »[1] ; Variety le juge « une réussite artistique », tout en avertissant qu'il est « trop tragique et profondément psychologique pour plaire au goût du grand public »[1] ; Film Daily loue une production « de qualité à tous les échelons » qui « révèle une nouvelle vedette en Joan Fontaine »[1] ; John Mosher, dans The New Yorker, écrit que Hitchcock « s'est appliqué à saisir chaque nuance tragique ou inquiétante, et livre une histoire d'amour qui, je crois, est encore plus poignante que le roman »[1]. Le film remporte le sondage de fin d'année du Film Daily, désigné meilleur film de l'année par 546 critiques américains[1].

Bulletin — chiffres à l'appui
11Nominations aux Oscars
2Oscars remportés
1,29 M$Budget
6 M$Recettes mondiales

Chiffres exprimés en dollars de l'époque, selon la source indiquée ci-dessous.

Rebecca demeure à ce jour l'unique Oscar du meilleur film de toute la carrière de Hitchcock[1]. Sa réévaluation critique ne s'est jamais démentie : inscrit au National Film Registry en 2018 pour son importance « culturelle, historique ou esthétique »[1], classé par l'AFI parmi les cent plus grands frissons du cinéma américain, tandis que Mrs Danvers figure elle-même au classement AFI des plus grands « vilains »[1]. Le jugement rétrospectif de Pauline Kael tranche pourtant avec celui du réalisateur lui-même : elle y voit un « magnifique mélo gothico-romantique, plein de l'humour et de l'inventivité d'Alfred Hitchcock »[1], quand Hitchcock, confiant plus tard à François Truffaut, qualifiera son propre film de « petit roman, en réalité », lui reprochant précisément son « manque d'humour »[3].

Feuillet nº 09

Conclusion — clôture du dossier

Rebecca demeure l'unique Oscar du meilleur film de toute la carrière de Hitchcock — et, paradoxalement, le film dont il se déclarera le moins l'auteur, tant les arbitrages de Selznick (fidélité au roman, montage, choix de casting) et les exigences du Code de production en ont façonné jusqu'à la morale interne. Le déplacement du meurtre vers l'accident, imposé de l'extérieur pour préserver l'image de Maxim, produit un effet que ni Breen ni Selznick ne semblent avoir anticipé : il approfondit la logique gothique du film plutôt qu'il ne l'édulcore. Une culpabilité sans crime nommé, une hantise sans fantôme montré, une morte qu'on ne cesse de désigner par son seul monogramme et qui finit par mourir deux fois — noyée, puis brûlée — avant que Manderley elle-même ne referme, dans les flammes, le rêve par lequel le film s'était ouvert.

Le désaveu de Hitchcock envers sa propre œuvre — « manque d'humour », disait-il à Truffaut — et le contre-jugement de Pauline Kael, qui y voit au contraire tout l'humour et l'inventivité du cinéaste, résument assez bien ce que Rebecca donne à voir : un film dont la paternité reste disputée entre son producteur et son réalisateur, comme son héroïne reste disputée entre deux Mrs de Winter — l'une, morte, dont on répète sans cesse le nom ; l'autre, vivante, qu'on ne nomme jamais.

Sources consultées

Registre des références

  1. Wikipedia (EN), « Rebecca (1940 film) » — en.wikipedia.org/wiki/Rebecca_(1940_film)
  2. Wikipedia (EN), « Mrs. Danvers » — en.wikipedia.org/wiki/Mrs._Danvers
  3. Alison Light, « Love to death: Hitchcock, Du Maurier and Rebecca », BFI Sight & Sound — bfi.org.uk — Love to death
  4. Phoebe Chen, « How to Read a Fire: On Hitchcock's Rebecca », Bright Wall/Dark Room — brightwalldarkroom.com — How to Read a Fire
  5. Jessica Gildersleeve, « Guide to the classics: Rebecca by Daphne du Maurier — gender, gothic haunting and gaslighting », The Conversation — theconversation.com — Guide to the classics
  6. Eric Langberg, « In Rebecca (1941), Alfred Hitchcock tells a Gothic ghost story… without any ghosts », Medium — medium.com — a Gothic ghost story without any ghosts
  7. Manish Mathur, « Beginner's Guide to Alfred Hitchcock: Rebecca (1940) », Talk Film Society — talkfilmsociety.com — Beginner's Guide
  8. Franz Waxman, page officielle de l'ayant droit consacrée à la partition de Rebeccafranzwaxman.com — Rebecca