Fiche technique
The Old Oak est une coproduction internationale entre le Royaume-Uni, la France et la Belgique, réalisée par Ken Loach et sortie en 2023. Le film est écrit par Paul Laverty, son scénariste attitré depuis près de trente ans, et produit par Rebecca O'Brien pour Sixteen Films, aux côtés de StudioCanal UK, de la maison française Why Not Productions et du belge Les Films du Fleuve[10][14].
La distribution réunit Dave Turner (TJ Ballantyne), Ebla Mari (Yara, dans son tout premier rôle à l'écran), Debbie Honeywood (Tania), Claire Rodgerson (Laura) et Trevor Fox, entourés d'habitants non professionnels du comté de Durham[5][10]. La photographie est signée Robbie Ryan, fidèle collaborateur de Loach, et la musique composée par George Fenton[5].
Le film est présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2023 — la quatorzième sélection en compétition de Ken Loach sur la Croisette, un record pour un cinéaste dans l'histoire du festival — avant une projection Piazza Grande au Festival de Locarno[13][1]. Il y reçoit une Palm Dog d'honneur récompensant l'ensemble de la carrière de Loach, avec une mention spéciale pour Marra, la chienne de TJ dans le film[15][16]. Le film obtient également le prix du public au Festival international du film de Calgary 2023[1].
Synopsis
Dans une ancienne cité minière du nord-est de l'Angleterre, frappée par le chômage depuis la fermeture des mines de charbon, l'arrivée par bus d'un groupe de réfugiés syriens divise immédiatement la population[1]. Parmi les nouveaux arrivants, la jeune Yara, passionnée de photographie argentique, se met à documenter la scène ; un habitant hostile lui arrache son appareil, qui se brise au sol[1].
TJ Ballantyne, propriétaire esseulé du dernier pub encore debout dans le village, l'Old Oak, se montre bienveillant envers les réfugiés — une attitude qui indispose une partie de ses habitués, déjà rongés par la précarité et le sentiment d'abandon[1]. Le rapprochement entre TJ et Yara, scellé autour d'un vieil appareil photo hérité de l'oncle de TJ, ouvre la voie à une tentative de réconciliation entre les deux communautés, notamment par la réouverture d'une arrière-salle du pub laissée à l'abandon[4].
Certains rebondissements du dernier tiers ne sont volontairement pas détaillés ici.
Contexte de production
The Old Oak clôt ce que la critique a surnommé la « trilogie du Nord-Est » de Ken Loach et Paul Laverty, entamée avec Moi, Daniel Blake (2016, Palme d'or) et poursuivie avec Sorry We Missed You (2019)[8]. Selon les deux auteurs, le projet est né d'une volonté d'élargir leur regard : après avoir filmé l'humiliation bureaucratique puis l'ubérisation du travail, ils souhaitaient interroger la possibilité même de l'espoir dans des communautés minières abandonnées depuis la grève de 1984[9].
Loach avait personnellement travaillé à Easington pendant la grande grève des mineurs et y avait réalisé un programme électoral pour le Parti travailliste sous la direction de Jeremy Corbyn ; Laverty a de son côté sillonné plusieurs villages de la région avant que les deux hommes ne les visitent ensemble[11]. Le choix de centrer le récit autour d'un pub menacé de fermeture est venu de cette phase de repérage : le lieu devait incarner à la fois la mémoire d'une solidarité ouvrière disparue et le dernier espace public collectif du village[14].
Le tournage débute en mai 2022 dans le comté de Durham, entre les villages de Murton, Easington Colliery et Horden[10]. Le pub qui devient « The Old Oak » à l'écran était en réalité un établissement désaffecté, anciennement connu sous le nom de « The Victoria », à Murton ; plusieurs scènes ont également été tournées sur la plage d'Easington et devant la cathédrale de Durham[1].
À l'annonce du film, Loach, alors âgé de 86 ans, a laissé entendre qu'il s'agirait probablement de son dernier long métrage de fiction, tout en se montrant plus prudent sur ce point lors de la présentation cannoise[1]. Il avait toutefois déjà annoncé sa retraite après plusieurs films précédents sans s'y tenir, une hésitation dont la presse spécialisée s'est largement fait l'écho[1].
Structure narrative
Le film s'ouvre in medias res sur la scène d'arrivée du bus de réfugiés, immédiatement suivie d'un accueil hostile : ce choix d'exposition installe d'emblée une tension entre deux mondes que la mise en scène ne cherche pas à résoudre rapidement[20]. La séquence d'ouverture recourt à une série de photographies en noir et blanc, un dispositif qui introduit une distance esthétique tout en annonçant le motif de la photographie comme outil de témoignage, central dans le reste du récit[19].
La narration alterne ensuite entre deux focales — celle de la communauté minière vieillissante, arc-boutée sur ses ressentiments, et celle de la famille syrienne cherchant à se reconstruire — que le scénario de Paul Laverty fait progressivement converger par le biais de la relation entre TJ et Yara[4]. Le principe de dévoilement par les photographies de l'oncle défunt de TJ, accrochées aux murs de l'arrière-salle du pub, fonctionne comme un pont temporel entre l'âge d'or minier et le présent de désindustrialisation, une figure narrative récurrente chez Loach qui interroge le poids du passé, réel ou idéalisé[7].
Mise en scène et procédés techniques
Fidèle à l'esthétique du réalisme social qui définit son œuvre depuis les années 1960, Loach privilégie une mise en scène sobre, au service des acteurs plus que du geste visuel[6]. La photographie de Robbie Ryan, présent lors de la présentation cannoise du film, adopte une lumière naturaliste et des cadrages qui laissent respirer les intérieurs modestes du pub et les rues de briques rouges du village[19].
La direction d'acteurs s'appuie largement sur des interprètes non professionnels recrutés dans la région : Dave Turner, qui incarne TJ, est un ancien pompier et syndicaliste de Newcastle déjà présent dans les deux films précédents de la trilogie, et non un acteur de formation[20]. Cette porosité entre fiction et vécu réel, une marque de fabrique du cinéma de Loach, est relevée par une partie de la critique comme la source à la fois de la force documentaire du film et de certaines fragilités de jeu[24].
Le motif de la photographie argentique — celle de Yara, celle de l'oncle de TJ — fait office de procédé technique à part entière : il permet au film de mettre en abyme sa propre entreprise de témoignage social, la caméra de Yara redoublant le regard documentaire du cinéaste[7]. La scène d'ouverture, décrite par une partie de la critique comme une véritable « cacophonie visuelle et sonore », traduit par le montage et le mixage la confusion vécue par les nouveaux arrivants[20].
« Aussi prenant, réfléchi, sincère, en colère et porteur d'espoir que ses meilleurs films — si c'est bien l'adieu de Loach, c'est une sacrée belle note de sortie. »
Matt Zoller Seitz, RogerEbert.com[7]Personnages principaux
Ancien mineur devenu tenancier solitaire du pub, séparé de son fils, il ne tient debout que grâce à quelques habitués, à la militante locale Tania et à un chien qui lui a « sauvé la vie »[2]. Son geste d'accueil envers Yara le place au cœur du conflit communautaire.
Jeune réfugiée syrienne et photographe amateur, son père est porté disparu dans le conflit ; sa résilience et sa vivacité en font le pôle lumineux du récit, en contrepoint de la mélancolie de TJ[22].
Responsable d'une association caritative locale, elle organise la redistribution de meubles et de biens de première nécessité aux familles syriennes récemment arrivées[7].
Militante associative et l'une des rares habituées à soutenir ouvertement TJ, elle incarne la frange de la communauté minière prête à tendre la main aux nouveaux arrivants[2].
Thèmes
Le film ancre son propos dans l'héritage de la grève des mineurs de 1984-1985 : Laverty souligne que les communautés minières du Durham ont perdu, en quarante ans, la bibliothèque, l'église, le pub et les commerces qui faisaient tenir un village ensemble[9].
Loach et Laverty prennent soin de ne pas réduire l'hostilité de certains habitants à un simple racisme : elle est présentée comme le symptôme d'une colère mal orientée, dont la véritable cause serait la désindustrialisation et les politiques d'austérité plutôt que l'arrivée des réfugiés eux-mêmes[7].
Après les fins plus sombres de Moi, Daniel Blake et Sorry We Missed You, les deux auteurs expliquent avoir voulu, cette fois, explorer frontalement la possibilité même de l'espoir et des solidarités concrètes entre classes populaires[9].
À travers Yara et les archives de l'oncle de TJ, le film interroge le rôle de l'image comme acte de mémoire et de résistance face à l'effacement, qu'il s'agisse de l'histoire ouvrière locale ou de l'expérience de l'exil[20].
Réception critique et postérité
Présenté en compétition à Cannes en mai 2023, The Old Oak reçoit un accueil contrasté mais globalement chaleureux. La presse anglo-saxonne salue majoritairement la sincérité du geste : le Guardian y voit un « appel farouche à la compassion et à la solidarité », tandis que RogerEbert.com le compte parmi les meilleurs films du cinéaste[1][7]. D'autres titres, dont Slant Magazine et une partie de la critique française, pointent en revanche un optimisme jugé trop appuyé, voire une forme de « conte de fées progressiste » qui adoucirait la rugosité habituelle du cinéaste[4][21].
En France, l'accueil critique reste positif sans être unanime : la moyenne établie par Allociné à partir de 29 titres de presse s'élève à 3,3/5, entre l'enthousiasme de L'Humanité ou d'À voir à lire et les réserves plus mesurées de Franceinfo Culture sur le manichéisme de certains personnages[1][21].
Chiffres de recettes et d'entrées arrêtés à la date de consultation des sources citées ; ils ne reflètent pas nécessairement l'exploitation ultérieure du film.
Sur le plan des récompenses, le film obtient la Palm Dog d'honneur pour l'ensemble de la carrière de Ken Loach à Cannes 2023, ainsi que le prix du public du Festival de Calgary la même année[15][1]. Présenté comme la possible dernière œuvre de fiction d'un cinéaste alors âgé de 87 ans, The Old Oak a été reçu par une large partie de la critique comme une synthèse et une conclusion cohérente de la trilogie du Nord-Est, même lorsque certains lui reprochent de manquer du mordant de ses deux précédents volets[13].
Conclusion
The Old Oak fonctionne moins comme une rupture dans l'œuvre de Ken Loach que comme son dernier mot, au sens propre comme au figuré. En choisissant de clore sa trilogie du Nord-Est sur une note d'espoir plutôt que sur l'issue tragique de Moi, Daniel Blake ou de Sorry We Missed You, le cinéaste prend un risque assumé : celui de la sentimentalité, régulièrement pointée par la critique, contre celui du simple constat désabusé.
Le film tire sa force la plus incontestable de son ancrage documentaire — les lieux réels du comté de Durham, les interprètes non professionnels, la mémoire vive de la grève de 1984 — et de son refus de faire de l'hostilité aux réfugiés un trait de caractère plutôt qu'un symptôme social. Sa relative simplicité dramaturgique, en revanche, explique la réserve d'une partie de la presse, qui y voit une démonstration parfois trop appuyée de convictions par ailleurs connues de longue date. Que ce soit ou non son dernier long métrage de fiction, The Old Oak se lit avant tout comme un ultime plaidoyer, cohérent avec six décennies d'un cinéma tourné vers ceux que l'Histoire économique laisse de côté.